Initiative Citoyens en Europe

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Certains des textes d'appels aux colloques

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Tunisie-Europe : Les transitions démocratiques (2011)

(organisé par ICE et Action Tunisienne)

Les révolutions victorieuses dans les pays arabes ont permis à certaines de ces sociétés une expression libre et créative hors du carcan des dictatures, à l'encontre des préjugés occidentaux qui n'imaginaient pas d'autres aspirations que la paix civile des dictateurs ou l'Islam radical. Les objectifs affichés de ces révolutions ont porté exclusivement sur la liberté et l'amélioration des conditions de vie. Pourtant après les élections en Tunisie et le succès du parti conservateur et religieux Ennahda se pose avec acuité la question de la cohabitation, dans des démocraties en construction, de partis islamistes puissants et de forces démocrates modernistes ou progressistes, majoritaires mais divisées. Toutes les composantes sociales et politiques ont été brimées par la dictature et bénéficient de la transition démocratique dont elles sont les acteurs légitimes. Mais le populisme identitaire et religieux du parti Ennahda, sera source de pressions incessantes sur la société civile et politique. Les difficultés sont donc nombreuses dans l'établissement de la démocratie et la Tunisie n'échappera à aucune.

L'Europe dispose d'une longue expérience de la transition vers la démocratie, tant elle a subi les dictatures. De la chute des fascismes au sud de l'Europe (Grèce, Espagne, Portugal) à la fin de la guerre en ex-Yougoslavie, en passant par la chute du mur de Berlin qui ramena à l'Europe et à la démocratie une dizaine de pays du bloc de l'est, c'est une moitié des nations européennes qui ont fait dans les 40 dernières années l'expérience d'une transition démocratique. A la sortie des dictatures les pays européens ont eu à affronter des problèmes de même nature, même s'ils ne sont pas identiques à ceux que rencontre aujourd'hui la Tunisie : quelle constitution et quel système électoral ? Comment juger les criminels et comment traiter les personnels d'autorité de l'ancien régime ? Comment identifier et indemniser les victimes ? Comment redistribuer les richesses, lutter contre la corruption, comment réorganiser l'économie, la restaurer après la dictature et la révolution, comment maintenir un réel progrès social qui assure l'adhésion à la démocratie ? Comment assurer l'indépendance des media ? Comment maintenir ou ramener dans le jeu démocratique les composantes conservatrices et nostalgiques, les composantes politiques plus radicales que démocrates ?

Les conditions d'exercice de démocraties fortes et stables concernent aussi bien la Tunisie que l'ensemble des pays européens. L'appauvrissement relatif de l'Europe qui l'a conduit, sous la contrainte du marché mondial, à proposer des réponses technocratiques sans consentement populaire, génère aussi un risque d'affaiblissement de l'adhésion à la démocratie.

Action Tunisienne et Initiative Citoyens en Europe proposent de partager ces expériences sur les deux rives de la Méditerranée avec des invités pour moitié tunisiens et pour moitié européens, lors de rencontres publiques.

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Nos attentes d'Europe : pour une relance de l'Europe politique (2006)

(organisé par ICE et Causes Communes)

Les débats autour de la ratification du Traité constitutionnel l'’ont bien montré : il est plus difficile que jamais de parler d’'Europe. Trop technocratique, trop libérale, pas assez sociale, trop diverse, trop loin du citoyen, pas assez démocratique, pas assez généreuse : le jugement est souvent sans appel. Sans doute peut-on, ici et là, entretenir l’'illusion d’une Europe qui, bon an mal an, reste en état de fonctionnement, mais nous voyons bien, que le projet politique européen est en panne. La poursuite de la ratification, l'’élargissement, le vote à la majorité, la constitution, tous ces enjeux dont aucune force politique n’'ose se saisir, sont comme suspendus à l’'attente d’'une solution miracle. L’'enthousiasme, l’'allant, l’'imagination, la confiance n’y sont plus. C’est cela qui nous préoccupe.

Pour sortir de l’impasse, il faut peut-être redire des choses très simples. Rappeler d’abord que l’'intégration européenne est un projet unique dans l'’histoire politique de notre continent. A travers les crises, d'’âpres débats et bien des incertitudes, l'’invention d’'une Europe politique n’'a cessé de progresser selon un procédé pacifique de concertation entre européens égaux. C’est du « jamais vu » dans l'’Histoire. Se dire ensuite, que ce qui importe, c’'est le projet européen en tant que tel, et non ses tours et détours, ses soucis de santé ou ses atermoiements. Parier enfin, que le désir d’'Europe existe toujours et imaginer qu'’il est là, plus vivace qu'’on ne le croit.

Alors comment faire? Commençons, au cours d’'une journée de rencontre sur le projet d’Europe, par proposer des pistes à débattre et discuter. Trois directions autour desquelles organiser la rencontre devraient nous aider à avancer.

Tout d’abord, constatons que, vue de l'’extérieur, l’'Europe attire encore. Alors nous chercherons à entendre cette Europe rêvée par les autres.

Ensuite, que ceux qui au sein de l'’Europe sont encore les porteurs d’'une idée européenne nous aident à partager cette Europe rêvée par elle-même.

Enfin, même si beaucoup pensent que la France s'’est montrée peu encline à exprimer son désir d’Europe, il faut renouer les fils de son ancrage européen. Aussi souhaitons-nous en une troisième partie, conjuguer aux deux premières les attentes d’'Europe en France, qu’elles émanent des partisans du OUI ou du NON au referendum de mai 2005.

Les idées pour se remobiliser ne manquent pas. C’'est une parole qui fasse largement sens et qui soit audible dans toute l'’Europe qui manque aux Européens. C'’est à la retrouver que nous voulons nous attacher.

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Les OGMS sont-ils de droite ? (2001)

Les OGM cristallisent toutes les contestations : contestation de l’'industrie agro-alimentaire qui soucieuse seulement du profit, par des pratiques de nutrition du bétail « contre-nature » est déjà à l’'origine de la crise de la vache folle - contestation de la mondialisation et des multi-nationales qui imposent leur mode de production, culture intensive au nord et mono-culture au sud, qui étranglent les paysans et les peuples, et qui veulent s'’approprier le vivant par des brevets et des semences stériles qu’elles sont, seules, capables de produire - contestation du marché, indifférent à l'’écologie, à la santé publique et à la vie des gens - contestation de l'’Amérique prospère et démocratique mais insensible au bien-être et à la liberté des autres quand ses intérêts sont en jeu - contestation des organes de contrôle et de la sphère politique accusées de masquer les risques des techniques nouvelles et leurs effets au nom d’'intérêts économiques à courte vue - contestation des scientifiques qui, par goût de la compétition, du jeu, ou par intérêt, sont suspectés de complaisance pour les applications de leur recherche.

Toutes ces critiques sont à prendre en compte. Sous leur feu croisé, faut-il encore s'’interroger ? Après le drame des hémophiles, les pollutions d’'origine agricole, la maladie de la vache folle, pourquoi ne pas s’'associer sans plus de questions à la réprobation des «  manipulations génétiques », plus récent avatar, et pas le moindre, du « progrès biologique et technique ». A ce point, au moment des plus grands dangers, unis sous la même menace, les citoyens sont appelés à reprendre le contrôle de leur alimentation, de leur santé, de leur vie , à refuser la spirale de la mort capitaliste. Contre un marché indifférent aux hommes et aux civilisations, contre un progrès dévastateur, retrouvons les vraies valeurs de la convivialité, de la solidarité, du bien vivre.

Certes, mais quelques notes dans cette musique dérangent et grincent. Les dernières famines en France datent du milieu du 19ème siècle, elles frappent encore l'’Afrique et l'’Asie. Les poly-cultures traditionnelles sauront-elles éviter les famines partout dans le monde sans le recours à des techniques nouvelles ? Le progrès social ne s'’appuie-t-il pas encore sur la croissance et les gains de productivité ? Les guerres incessantes, les oppressions sont-elles toutes, et seulement, le fait du néo-capitalisme ? Les organisations internationales, malgré le rôle prépondérant des Etats-Unis, ne sont-elles pas aussi des instruments de concertation en faveur de la résolution des conflits et des problèmes communs, qui dépassent les intérêts nationaux et les nationalismes ? Les tri-thérapies (le vaccin contre le sida demain) ne doivent-elles rien à la recherche scientifique et technique ? Il y a dans ces appels pour le mieux-vivre, contre les risques techniques, et contre tous les risques comme une illusion de résoudre par le retour à une convivialité perdue les difficultés immenses de l'’humanité. Le niveau de développement, la démocratie et la paix en Occident permettent peut-être d’'envisager une confortable pause dans le rythme de la compétition qu’'imposent les marchés. Avec une politique protectionniste, plus de solidarité, on vivrait mieux avec moins, et en prime le pouvoir républicain et citoyen serait revitalisé dans notre pays. Oui mais si cette solution n’est pas universelle, elle n'’est qu’une façon de se protéger des malheurs et des risques du monde. Risque zéro ici, indifférence au risque ailleurs.

Les risques pour nos personnes, mêmes incertains, singulièrement ceux de la transgénèse, mobilisent plus que les drames concrets et actuels ; plus même que le chômage et la misère. Alors que l'’étendue de l’'épidémie de la maladie de Creutzfeldt-Jakob est encore inconnue et que le risque de contamination maximum est derrière nous, alors que les dangers des OGM sont discutés âprement, l'’opinion s’'en émeut davantage que de l’'épuration ethnique en ex-Yougoslavie, la guerre en Tchétchénie, au Soudan, le génocide au Rwanda, ou l’'épidémie de sida en Afrique. Qui s’intéresse à l’Europe  ? Pourtant les dangers d’'une montée des nationalismes ne sont pas écartés et l’'Union Européenne imparfaite et tant décriée reste la seule tentative crédible de dépasser radicalement les conflits d’'intérêts nationaux. La dynamique du mouvement contre les « manipulations génétiques » nous surprend parce que notre vision de la citoyenneté nous porte plus vers l’'Europe que vers la critique de la mondialisation et du progrès technique. Profitant du répit que nous laisse l’'interdiction de fait des OGM, nous voulons réfléchir sereinement aux risques qu’'ils représentent, ainsi qu’'aux moyens et difficultés du contrôle politique, économique et sanitaire de leur utilisation. Histoire de s'’assurer que les OGM sont bien de droite.

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Algérie 88-98 : Par delà la terreur (1998)

Les événements d’'Algérie, nous laissent sans voix tant ils sont cruels, mais aussi parce que la mauvaise information sur les meurtres et les massacres nous empêchent de connaître et de dénoncer précisément les coupables. La presse algérienne est censurée. Les déplacements et les rencontres des observateurs (ONG, parlementaires européens) et des journalistes locaux ou étrangers sont contrôlés. Ils sont empêchés d’'enquêter aussi bien sur les crimes terroristes que sur les violations des droits de l'’homme par la police et l’'armée, à l’'encontre des islamistes comme des opposants au régime. Faute d’'une information diverse, crédible, la confusion est à son comble. Le drame algérien résulte-t-il d’abord de la montée d’'un intégrisme idéologique ? L'’islamisme profite-t-il seulement des difficultés économiques, ou tout autant de l’'épuisement du régime, de la corruption, de l'’effondrement du système socialiste ? Le terrorisme est-il le fait de quelques groupes fanatisés, désespérés, bientôt marginalisés, ou est-il manipulé, soutenu par des forces plus puissantes (FIS, clans gouvernementaux...) ? Pourquoi des démocrates algériens, mieux informés que nous, s’'opposent-ils sur l’'appréciation des responsabilités des islamistes et du gouvernement ?

Rien ne prédestine l’'Algérie à la barbarie et au désespoir. Ce pays dispose d’'un état bien organisé, d’'un système éducatif capable de former des médecins, des techniciens, des juristes, hommes ou femmes ; on y publie une presse nombreuse. Comment alors expliquer cette folie meurtrière dont la population algérienne est victime depuis de longues années ? La responsabilité exclusive de fanatiques islamistes fous furieux frappant leur propre population laisserait encore subsister la question de leur apparition organisée et de leur liberté d’'action en Algérie, à cet instant.

Le système d’économie socialiste instauré dans l’espoir d’'un développement rapide et d'’une assistance du bloc soviétique a échoué, là comme ailleurs. Le développement d'’une industrie lourde ou d’'exportation s’'est avéré une chimère hors du domaine des hydrocarbures ; l’'agriculture, négligée, n’'assure plus que 15% des besoins alimentaires ; le taux de chômage atteint 25%, il est plus massif encore pour la jeunesse des villes ; la pauvreté frappe le plus grand nombre tandis que la sphère du pouvoir prospère des richesses du pétrole et des monopoles commerciaux. Par démagogie, pour endormir le mécontentement social, pour s'’assurer la bienveillance des religieux et des notables, le FLN a toujours flatté le nationalisme arabe et algérien, l’'islam, l’'organisation sociale traditionnelle. Au mépris des modernistes et du mouvement d'‘émancipation des femmes, le code de la famille instauré en 1984 par le FLN fait à l’islam le plus rétrograde, la concession de régir les rapports familiaux et les droits des femmes. En octobre 1988, devant la montée du mouvement social et étudiant dirigé contre la corruption et les profits des maîtres du pays, le pouvoir algérien a montré son terrible visage en recourant à une répression féroce, et même à la torture (qui n’a pas cessé d’être utilisée depuis). Dans le prolongement de ce mouvement, les élections de 1991 ont suivi une campagne électorale et un débat politique animé comme jamais grâce à une totale liberté d’'association, de parole, et à l’'apparition d’une presse indépendante. Hélas, c’est le FIS avec la charia comme programme, et non les démocrates, qui gagnèrent ces élections.

On sait la suite : le coup d’'état militaire et l’'annulation des élections, les lois d'’exceptions, la répression contre le FIS. Pour autant le terrorisme islamiste (et pas lui seulement) assassine des personnalités laïques dans les villes et se déchaîne contre la population modeste des villages. Des massacres odieux répondent à chaque déclaration du gouvernement affirmant l’'éradication imminente du terrorisme. Les élections, finalement organisées en 1997, n'’ont profité ni aux mouvements islamistes interdits, ni aux partis démocratiques mais, grâce aux crimes terroristes, les seuls vainqueurs sont le président Zeroual et les militaires, c’'est-à-dire ceux-là même que la revendication de démocratie combattait en premier lieu. A ce jour, tandis que les massacres continuent, les forces démocratiques sont affaiblies, partagés entre les éradicateurs d’une part, axés sur la lutte contre le terrorisme et le FIS, en collaboration avec le pouvoir, et d’autre part les partisans d’'une entente, contre le pouvoir, entre tous les partis, y compris le FIS, prêts à dénoncer le terrorisme. Quelques formules qui résument cette terrible période : des hommes de pouvoir inamovibles (sauf lorsqu’ils s’entre-tuent), accrochés bec et ongles à leurs privilèges, un poids exorbitant de l’'islam, un terrorisme ô combien criminel mais encore mal cerné, une démocratisation à peine entamée.

Nous autres Français n’'avons pas de leçon à donner, ni de solutions à proposer mais nous avons bien des raisons de nous sentir concernés, outre le souci premier que cessent les massacres. La présence de nombreux Algériens en France, les Français originaires d'’Algérie qui ont de la famille en Algérie, l'’importance de l’'islam en France, le niveau des échanges économiques, politiques et culturels avec l’Algérie, impliquent la France dans la politique algérienne, et donc engagent notre responsabilité de citoyens français. Enfin, la situation algérienne n'’est pas entièrement singulière : régime militarisé de parti unique, aspiration à la démocratie et poussée islamiste, richesse pétrolière et pauvreté des populations, dessinent un type plus large, et qui concerne toute une aire géopolitique étendue de l’Afrique à l’Asie, au sud et à l’'est de l’Europe, et tellement proche.

Nous pouvons dire au gouvernement algérien qu’'il est redevable de la sécurité de sa population, nous pouvons mesurer et dénoncer toutes les cruautés sans en choisir aucune, nous pouvons affirmer que l’'information par la liberté de la presse, par la libre circulation de tous (ONG, journalistes étrangers...), par l’'exercice de la justice, par des commissions d'’enquêtes, ne desservent jamais que les criminels. Si nos possibilités d’'action sont limitées au moins pouvons nous proposer un cadre de réflexion serein, ouvert, à l’'écart des angoisses, des oppositions exacerbées, des enjeux immédiats en Algérie. Nous nous proposons donc de réunir le 22 juin 1998, à Paris, au Théâtre de la Colline, des démocrates algériens et européens, également soucieux de confronter leurs connaissances, leurs attentes, dans le seul but d’une réflexion partagée et d’une entraide mutuelle.

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Citoyen ou raçiste, il faut choisir (1996)

Avec environ 15% d'intentions de votes exprimées avec constance depuis une dizaine d'années, la France est, de tous les pays d'Europe occidentale, le seul dont l'extrême-droite soit électoralement significative. Dans le même temps, la petite musique entêtante du racisme, de l'antisémitisme, du révisionnisme historique, de la dénonciation de l'etablishment politique, des journalistes et des intellectuels s'est solidement installée dans l'actualité quotidienne, à coups de calembours et de menaces voilées.

Ni la crise économique, ni la présence de populations immigrées sur le sol national ne suffisent à expliquer la vitalité de ce courant politique : les autres pays d'Europe sont en effet confrontés à des situations similaires sans présence électorale significative de l'extrême-droite. En dépit de cette évidence, le caractère spécifiquement français du phénomène est gommé par une vulgate économiste qui prétend le réduire à la montée d'un fascisme social anti-immigrés, croissant à proportion du chômage. N'a-t-on pas dit que l'électorat populaire du FN était en partie prélevé sur l'ancien électorat communiste ? Cette interprétation garantit en quelque sorte la possibilité politique d'éliminer à moyen terme ce courant électoral, le jour où des mesures sociales appropriées seraient enfin mises en oeuvre.

Bien sûr, le chômage, l'aggravation des inégalités sociales, l'exaltation de l'individualisme le plus forcené, le refus de tout droit civique à ceux qui depuis des dizaines d'années travaillent, cotisent, s'éduquent, vivent et habitent parmi nous, ne sont pas des spécialités françaises. Encore qu'on peut s'interroger sur le fait qu'elles sont toutes en opposition à la conception du sujet politique et aux valeurs symboliques incarnées par la tradition républicaine.

Toutes choses étant par ailleurs égales, le choc n'en pouvait être que plus violent en France, d'autant que notre histoire n'est pas seulement la voie ouverte par 1789 mais qu'elle est aussi celle d'un demi siècle de non dit qui, à force de refoulement, ramène ses flatulences au premier plan. Depuis la défaite des puissances de l'axe, notre pays n'a pas eu à faire son examen de conscience nationale comme ont dû le faire Allemands et Italiens, et avec moins de succès les Japonais.

Notre conscience nationale reste infantile. Silencieuse devant les survivants de la honte pendant des décennies, elle est désarmée et prête à succomber devant les affirmations de la droite extrême qui nous susurre que le pays réel n'était pas dans les maquis ou à Londres mais dans les préfectures et sous-préfectures de "l'Etat français", que ce pays n'avait pas tort, qu'il a eu du chagrin et qu'il mérite la pitié. Alors que rien ne permet de croire qu'un hypothétique recul du chômage réglerait le problème, on ne peut au contraire exclure qu'à la faveur d'échéances électorales nous entrions dans une période sombre de l'histoire de France.

Il nous faut donc chacun réinvestir la scène politique et, par de nouvelles solidarités, une fois encore empêcher que des préjugés criminels aient le statut d'opinion respectable. Ressaisissons nous. Ce qui ne demande aujourd'hui qu'un minimum de courage serait demain plus difficile si nous laissions s'implanter des réseaux corporatistes FN dans les quartiers, les entreprises, les administrations et les universités qui renforceraient ensuite leur influence par des manoeuvres d'intimidation. Racistes ou citoyens il faut choisir.

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Pour la mise en accusation du président Milosévic devant le tribunal pénal international (1996)

Pendant deux mois, les Belgradois ont dénoncé en Milosevic la survivance d'un régime fondé sur la manipulation politique, utilisant dissimulation de l'information et mensonge pour conserver le pouvoir.

Ils ont ainsi rejoint les rares responsables politiques qui ont vécu, sur place il y a six ans, l'effondrement de l'ex-Yougoslavie et ont alors mesuré, puis tenté de dénoncer, la responsabilité de Milosevic dans le déchaînement implacable de la haine et de la violence qui a ravagé une partie de la Croatie puis la Bosnie toute entière.

Les manifestants de Belgrade s'ajoutent aux citoyens d'Europe qui, d'abord isolés puis rejoints par le plus grand nombre, ont dénoncé et tenté d'enrayer ce qui devenait l'acte de barbarie le plus abject que l'Europe ait vécu depuis la deuxième guerre mondiale: une purification ethnique menée méthodiquement dès les premières heures de combats sur les sols croates et bosniaques.

La communauté des Nations a finalement constitué un Tribunal Pénal International, qui, loin d'être un tribunal-alibi, fonctionne avec efficacité grâce à des magistrats et des enquêteurs qui font oeuvre de justice pour les victimes et oeuvre de vérité pour l'Histoire.

La chaîne des responsabilités dans les massacres est progressivement mise à jour, comme en témoignent les mises en accusation pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité de Ratko Mladic et Radovan Karadzic, respectivement chef d'état-major de l'armée et ancien président de la Republica Serpska autoproclamée en Bosnie orientale. Ratko Mladic est resté membre de l'armée yougoslave, dont le commandement est à Belgrade. Ce fait n'est pas anecdotique.

Nous, qui avons enquêté, informé et dénoncé la méthode suivie pour éliminer les non-serbes de régions destinées à constituer une "Grande Serbie", avons recueilli de nombreux indices qui mènent tous a Belgrade et qui désignent Milosevic comme le probable ordonnateur des crimes commis au cours de la purification ethnique.

Nous savons la difficulté de rendre la justice, là où des intérêts politiques et stratégiques sont en cause. La réaction du peuple de Belgrade devrait permettre d'étudier plus sereinement le véritable rôle de Milosevic ces dernières années. Nous espérons que le TPI aura toute liberté pour mettre à l'épreuve la fiabilité des informations désignant Milosevic comme le premier responsable des crimes commis en Croatie et en Bosnie. Nous, citoyens d'Europe, conscients que le TPI incarne une réponse digne face à la barbarie souhaitons assurer les magistrats du TPI de notre soutien. Leur action par delà des contingences politiques est plus que jamais nécessaire.

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Pour le tribunal international sur les crimes dans l'ex-Yougoslavie (1994)

Voilà plus de deux années que des crimes révoltants sont perpétrés en Croatie et en Bosnie. Les assaillants nationalistes serbes dont l'objectif avoué est de chasser les autres communautés des territoires qu'ils ont conquis, d'effacer jusqu'aux traces de leur ancienne présence, portent une responsabilité particulière aussi bien par le nombre et la cruauté de leurs méfaits, que par leur caractère d'agression systématique, de politique de la terreur contre des populations entières. Cette appréciation partagée par tous ceux qui ont eu l'opiniàtreté, pour se faire une opinion, de tirer quelques fils dans l'écheveau des affabulations, des effets d'annonces, des informations contradictoires, des témoignages et des enquêtes, n'est que superficiellement admise dans l'opinion publique française. Pour beaucoup, il n'y a dans les Balkans qu'un affrontement entre tribus, les victimes valent les bourreaux, elles bénéficient seulement de la sympathie due aux plus faibles.

Comme le fit il y a presque 50 ans le Tribunal de Nuremberg, il convient d'évaluer les crimes, leur degré de spontanéité, de préméditation ou de programmation; il convient d'en cerner au mieux les vrais responsables avec toute la rigueur et la sérénité qui sont, en principe, des exigences du droit. A l'issue de la seconde guerre mondiale, la dénonciation des crimes nazis permit à l'Allemagne de reprendre sa place dans la communauté des nations. Un jugement, bien compris de tous, est le seul espoir de limiter les pulsions de vengeance entre les communautés, de revanche entre les nations de l'Ex-Yougoslavie, et d'engager, un jour, entre elles et avec le monde démocratique un dialogue sans réticence.  En recherchant sans concession les coupables, la justice internationale offre la possibilité à la nation serbe dans son entier de se voir disculper de J'accusation générale et indifférenciée de sauvagerie et de cruauté. Les forces nationalistes les plus brutales, à Paie et à Belgrade, attendent les bénéfices exorbitants de leurs conquêtes militaires que la logique diplomatique, dans l'impatience d'une "normalisation" en Bosnie, est prête à leur accorder contre la promesse d'un simple cessez- le-feu.

Dans le même temps, des groupes de démocrates serbes aujourd'hui très minoritaires, affaiblis de n'avoir pas cédé à la démagogie nationaliste, à l'euphorie de nouvelles conquêtes, auraient besoin de la reconnaissance internationale et de la considération qu'ils méritent. Un tribunal indifférent aux rapports de force militaires, aux urgences diplomatiques, aux situations de pouvoir remettrait chacun à sa place, dans le jugement des opinions d'abord, dans celui des acteurs de la scène internationale ensuite.

Au mois de mai 1993, l'ONU a institué un tribunal sur les crimes en ex-Yougoslavie. Il dispose de peu de moyens; il ne peut enquêter sur les lieux exacts des crimes; il peut être dissout à tout moment; il est méconnu des citoyens européens quant aux principes juridiques et aux objectifs qui le fondent.

Est-il-un bon instrument pour dire ce qu'il en est dans l'ex-Yougoslavie, pour dénoncer ce qui jamais n'aurait dû être ? Qu'en attendent les victimes et les démocrates ?  Au-delà n'est-il pas un avertissement à tous ceux en Europe, à ses marges, en Afrique et ailleurs, à qui l'usage d'un odieux cocktail de cynisme, de propagande raciste et de violence débridée semble promettre conquêtes et pouvoir sans partage ?  

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Modifié le 11/03/2012